Nous sommes très heureux de partager avec vous le témoignage de Bayram Kaddour, notre participant fidèle depuis plusieurs années. Sa manière de participer au championnat est à la fois inspirante et singulière, et nous sommes ravis de mieux la faire connaître à nos lecteurs.
BK : Je m’appelle Bayram Kaddour, j’ai 43 ans. Je suis ingénieur en informatique et mathématiques appliquées depuis 2006 et je suis responsable d’équipe dans la direction des systèmes d’information d’Enedis. Je suis atteint de la maladie de la rétinite pigmentaire qui fait perdre progressivement la vue. Je voyais bien avant, mais aujourd’hui je suis considéré non-voyant, même si j’arrive encore à voir flou des silhouettes et formes en fonction de la luminosité et du contraste.
FFJM : Comment êtes-vous entré dans l'univers des mathématiques ?
BK : Très jeune, dès l’âge de 9 ans grâce à mon maître à l’époque. Il a détecté que j’aimais bien les maths et me donnait des exercices plus compliqués à résoudre en plus de ceux que nous faisions en classe. J’y prenais goût et ça m’amusait. J’ai continué jusqu’à mes choix d’option de bac, de classes préparatoires mathématiques-physiques et d’étude supérieures en traitement de signal, recherche opérationnelle et intelligence artificielle.
FFJM : Depuis combien de temps participez-vous au championnat des jeux mathématiques ?
BK : Ma première participation date de 1995. Mes parents m’ont inscrit aux activités du club régional de Sfax de l’association tunisienne des sciences mathématiques (ATSM). L’ambiance était stimulante avec un bel esprit d’équipe avec des professeurs qui aimaient leur métier et le club. J’ai réussi à représenter l’équipe tunisienne deux fois aux finales internationales en catégorie L1 en 1999 et 2000. Ah oui, je n’ai pas dit, je suis né et j’ai grandi en Tunisie avant de venir poursuivre mes études supérieures en France. Après mon bac, j’ai quitté ce cadre et j’ai eu des préoccupations de vie plus différente et je m’en suis éloigné.
FFJM : Comment s’est fait votre retour à ces jeux ?
BK : J’ai gardé une nostalgie de tout ça pendant des années et j’étais content de découvrir plus de 20 ans après que cela continue avec plus de pays, des finales internationales qui ne sont plus uniquement à Paris. J’ai cherché à transmettre cela à ma fille en 2024 qui participe également au championnat. C’est elle qui m’a encouragé à reprendre. J’avoue avoir hésité. J’ai perdu la vue depuis mes années d’études et puis comment compenser mon handicap pour résoudre les épreuves ? mais elle a dit : « Après tout ! Pourquoi pas papa ? ».
Mon premier défi de reprise était d’imaginer les adaptations dont je pourrai avoir besoin pour la FFJM qui rencontre un participant non-voyant pour la première fois. Ça m’a rappelé le livre « Voir autrement » de Philippe Balin, le premier étudiant non-voyant à passer les concours des écoles d’ingénieur à la fin des années 70. Il lui a fallu proposer et mettre en place les adaptations nécessaires auprès des organisateurs de cet examen en modifiant le règlement même du concours. Je n’ai pas cherché à viser le cadre parfait d’adaptation analogue à celui des examens d’études (double temps, adaptation de support en relief, matériel informatique homologué et fourni par les organisateurs, …). J’ai cherché à faire simple au début, quitte à participer hors catégorie en parallèle. J’ai simplement demandé à utiliser mon PC équipé d’un lecteur d’écran. Je peux y naviguer uniquement au clavier et sans souris, avec une organisation de notes linéaire ou sous forme de tableau. Je m’engage à ne pas utiliser les outils de calcul qui y sont installés. Je n’ai pas demandé à avoir plus de temps pour mes premières participations.
FFJM : Qu’est-ce qui vous motive le plus dans cette aventure : le défi, le plaisir, la progression… autre chose ?
BK : C’est une combinaison de défi et plaisir. Il y a un côté provoquant dans les énigmes, la solution est parfois devant toi mais tu ne la trouves pas tout de suite. Quand tu la trouves, tu ressens parfois un mélange d’autosatisfaction et de doute avant de poursuivre.
FFJM : Pendant les épreuves, vous avez besoin d’une personne pour vous lire les énoncés. Comment s’organise concrètement votre collaboration ?
BK : La personne qui m’accompagne a un rôle de “lecteur/ scribe ”. Elle lit l’énoncé exactement comme il est écrit, sans m’expliquer la réponse ni me donner d’indice. Si un tableau, une figure ou une grille apparaît, elle me le décrit de façon neutre et précise. De mon côté, je peux lui demander de relire une phrase, de répéter un nombre ou de préciser l’organisation d’un tableau. Ensuite, je réfléchis seul et je donne ma réponse. C’est un peu comme si elle remplaçait mes yeux, mais pas mon cerveau. J’utilise mon PC pour prendre notes et comme brouillon.
FFJM : Lorsque vous entendez un énoncé, comment le problème “prend-il forme” dans votre esprit ?
BK : Quand j’écoute un énoncé, je construis une image mentale. Je range les informations dans ma tête : les nombres, les positions, les relations entre les éléments. Par exemple, si on me parle d’une grille, j’imagine des cases alignées. Si c’est un problème de trajet, j’imagine un chemin ou un plan. Si c’est une suite logique, je visualise l’ordre des nombres. En quelque sorte, là où d’autres regardent une feuille, moi je “dessine dans ma tête” Etant donné que j’ai vu avant, j’arrive à visualiser mentalement les figures de géométrie et arbres de choix jusqu’à un certain degré de complexité, mais à partir du niveau C2, j’ai plus de mal à les modéliser dans ma tête.
FFJM : Quelles sont, pour vous, les principales difficultés dans ce format oral ?
BK : La première difficulté, c’est qu’on ne peut pas “revoir d’un coup d’œil” tout l’énoncé. Quand on entend une information, il faut la mémoriser ou demander à la réécouter. La deuxième difficulté, ce sont les problèmes très visuels : figures de géométrie, labyrinthes, dessins complexes… Cela demande une description très claire. C’est comme si tu te fais décrire l’énoncé par téléphone et tu dois le reconstituer toi-même. Celui qui te décris ne vois pas ce que tu comprends de sa description.
FFJM : Y a-t-il des types d’énigmes que vous affectionnez tout particulièrement… ou, au contraire, qui vous donnent plus de fil à retordre ?
BK : J’aime particulièrement les énigmes de logique pure : suites de nombres, codes secrets, déductions, problèmes où il faut croiser des indices. Dans ces cas-là, la vue n’est pas l’essentiel : c’est surtout le raisonnement qui compte. En revanche, les énigmes basées sur une figure compliquée, des formes à comparer ou des repérages très visuels sont souvent plus difficiles. Non pas parce qu’elles sont impossibles, mais parce qu’il faut d’abord transformer le dessin en explications claires. En résumé : quand le jeu demande de réfléchir, je me sens comme les autres; quand il demande surtout de regarder vite, c’est plus compliqué.
FFJM : Que diriez-vous à quelqu’un pour lui donner envie de participer au championnat ?
BK : Ces jeux sont un beau mélange de fun et sérieux. C’est comme si tu fais du sport dans un cadre qui te donne le sourire. J’encourage vivement à tester et choisir ensuite d’en faire une pratique régulière de week-end ou occasionnelle de vacances.
FFJM : Et pour conclure : si vous deviez résumer en une phrase ce que représente ce championnat pour vous — que diriez-vous ?
BK : Pour moi aujourd’hui, ma participation à ces championnats représente une graine que je sème pour élargir demain le public de ces jeux. Cela donnera des idées à d’autres dans ce même cadre ou au-delà, à penser à franchir des portes de vie pensées fermées.
FFJM : Merci beaucoup Monsieur Kaddour d’avoir accepté de partager votre parcours, votre passion pour les mathématiques et votre expérience di championnat ! Nous sommes convaincus que votre témoignage, au-delà de votre propre aventure, contribuera à inspirer de nombreuses personnes et à leur donner envie de découvrir les mathématiques, de relever des défis et de repousser les limites que l'on peut croire parfois impossibles à franchir.